Bigdata and AI à Paris : A l’échelle mondiale, Freddy Mpinda situe la RDC (Itw)

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Axe 1. International : quelle place dans la course mondiale à l’IA ? 

NUMERICO.CD : M. Freddy Mpinda, vous êtes Conseiller Principal à la Primature de la RDC et nous vous rencontrons aujourd’hui, 16 Septembre 2026,i à Paris Expo porte de Versailles où vous participez à ce rendez-vous des décideurs IT et Data, qui industrialisent l’IA, dans cette activité dénommée “BIGDATA and AI”. 

NUMERICO.CD : M. Mpinda, l’intelligence artificielle est devenue un enjeu de puissance économique, technologique et de souveraineté. Après votre  participation à ces deux journées de Big Data & AI Paris, comment lisez-vous le rapport de forces mondial autour de l’IA ? Surtout, dans cette nouvelle économie, où une puissance comme la RDC peut-elle réellement se positionner  et sur quels atouts : infrastructures, données, talents, recherche, partenariats ou investissements ? 

Freddy MPINDA : Bon, il est clair que le rapport de force mondial autour de l’intelligence artificielle, malheureusement, se résume aujourd’hui à une rivalité stratégique majeure entre les États-Unis et la Chine, et que tout est vu, tout est subi à l’aune de cet affrontement stratégique. C’est un peu triste pour le reste du monde qui est largué – l’Europe, l’Afrique et le reste du monde – et qui regarde ces deux géants se battre pour capter, conserver tout ce qu’il y a comme puissance financière, tout ce qu’il y a comme puissance technologique, brevets, modèles, et ainsi de suite. C’est un rapport de force, je dirais, qui évolue de manière défavorable pour le reste du monde. 

Alors, qu’en est il de la RDC ? La RDC actuellement est en train de connaître un shift économique important. La RDC a signé trois partenariats stratégiques importants avec les États-Unis, le Qatar et les Émirats arabes unis. Ces trois partenariats ont pour conséquence l’industrialisation de la RDC, ce qui passe par la transformation locale de nos minerais et ressources naturelles. 

Et ça, c’est une grosse tendance que peu de gens voient aujourd’hui, on tend de plus en plus vers un pays qui va progressivement se doter des éléments pour pouvoir s’industrialiser. 

Il faut garder à l’esprit que la RDC aujourd’hui, en 2026, continue à avoir 5 problèmes majeurs : 

Problème de sécurité, notamment à l’Est. 

Problème énergétique, pour pouvoir avoir de l’énergie afin de transformer ces minerais en local. 

Problème d’alimentation, parce qu’il faut une agriculture qui puisse nourrir les Congolais. 

Problème d’éducation, nous avons près de 60 % de la population qui est jeune et qui doit être formée. 

Problème de santé, nous restons un pays qui connaît des épidémies difficiles comme Ebola actuellement, et la santé reste l’un des problèmes majeurs à régler. 

Dans tout ça, l’intelligence artificielle peut venir comme un simple outil pour nous aider dans la sécurisation des frontières, dans l’optimisation de la distribution de l’énergie, dans la promotion de l’agriculture, dans l’éducation et aussi dans la prise en compte de nos méthodes pour pouvoir lutter contre les épidémies et promouvoir une santé importante. 

NUMERICO.CD : Les grands acteurs mondiaux concentrent aujourd’hui les modèles, les capacités de calcul et les données. Comment les États africains peuvent-ils éviter de n’être que des consommateurs de technologies conçues ailleurs ? Quels leviers de souveraineté numérique et de coopération internationale devraient, selon vous, être prioritaires ? 

Freddy MPINDA : Aujourd’hui, je dirais, pour les États africains, le problème n’est même pas de faire un choix entre les États-Unis ou la Chine, non. Aujourd’hui, les Africains ont d’abord un premier challenge : c’est d’abord de construire la fondation de ce qui va être leur développement. Et notamment dans l’intelligence artificielle, je crois qu’aujourd’hui la priorité des priorités des pays africains, c’est d’abord, pour chacun, de se construire une stratégie de collecte, de conservation et de traitement de la donnée, parce que la donnée est l’élément essentiel dans l’intelligence artificielle. 

Le deuxième élément essentiel, c’est la puissance de calcul. Sachant que aujourd’hui beaucoup de pays africains ont d’autres enjeux, notamment alimentaires et d’éducation, il faut probablement partir vers une certaine mutualisation. Les pays vont garder en leur sein leurs données pour promouvoir la souveraineté nationale sur les données. Par contre, une certaine mutualisation au niveau de l’énergie – parce que l’intelligence artificielle capte beaucoup d’énergie -, mais surtout la mise en place de structures de puissance de calcul pour pouvoir exécuter les différents modèles. 

Donc la priorité de l’Afrique aujourd’hui : 

Construction de la fondation, c’est-à-dire les datas. 

Construction d’une stratégie d’acquisition de puissance de calcul qui peut être soit régionale, soit continentale. 

Mettre en place une stratégie énergétique qui va soutenir tout cela. 

C’est cela la tendance pour l’Afrique. Il ne faut pas trop paniquer et aller vraiment construire la fondation. Une fois que nous aurons la fondation installée, nous pourrons alors développer un modèle d’IA, je dirais, africain, qui aurait pour vocation de résoudre nos problèmes : pas d’être l’IA la plus puissante, la plus rapide, ou la plus ceci, non, mais une IA qui pourra résoudre nos problèmes d’énergie, de sécurité, d’alimentation, d’éducation et de santé. 

Axe 2. Afrique : construire une stratégie africaine de l’IA 

NUMERICO.CD : L’Afrique dispose d’atouts spécifiques tels que données, démographie, besoins dans la santé, l’agriculture, l’éducation, la finance et les services publics mais manque encore de capacités de calcul, de financement et de talents à grande échelle. Faut-il penser l’IA d’abord à l’échelle des États, ou bâtir dès maintenant des infrastructures et des stratégies africaines communes ? 

Freddy MPINDA : Oui, il est clair que l’intelligence artificielle, par son côté de mise en valeur de la data, nécessite des politiques nationales. Donc, chaque État africain devrait rapidement pouvoir mettre en place une stratégie de gouvernance de la donnée dans son pays. 

Mais à côté de cela, il est bon de commencer dès aujourd’hui à voir comment nous pouvons mutualiser la partie infrastructures : comment est-ce que nous pouvons construire des stratégies de mutualisation des infrastructures qui vont nous permettre de travailler vite et pour le bien de la population. 

Parce qu’aujourd’hui, pris individuellement, beaucoup de pays africains n’ont pas assez de capacité budgétaire pour mettre en place de la recherche ou des choses qui nécessitent du temps et de l’argent. Par contre, en mutualisant les infrastructures, les centres de recherche, les centres d’expertise, nous pouvons aller vite tout en faisant en sorte que chaque pays puisse collecter et conserver ses propres données. » 

NUMERICO.CD : On parle beaucoup de talents et de startups africaines dans l’IA, alors que le continent risque de voir partir ses meilleurs profils vers les grands pôles technologiques mondiaux. Quelle politique africaine faudrait-il mettre en place pour transformer ces compétences en capacité industrielle, scientifique et économique durable ? 

Freddy MPINDA : Oui ! ça c’est l’éternel débat de la fuite des cerveaux, et ainsi de suite. En réalité, il faut faire très attention. Mon avis et l’expérience ont montré qu’on ne peut pas durablement retenir les cerveaux. Les cerveaux vont vers les environnements qui leur permettent d’éclore et de progresser. 

Ce que je pense, c’est qu’en Afrique nous devrions avoir une double politique : 

Promouvoir nos meilleurs cerveaux et même les accompagner à intégrer les pôles les plus intellectuels du monde — en Chine, aux États-Unis, en Europe, en Inde, et ainsi de suite. Avoir des Africains partout dans ces pôles-là, mais avec une seule contrainte : toujours garder le cordon ombilical avec l’Afrique. Pouvoir utiliser ces connaissances pour former, pour faire un transfert de technologies qui se ferait entre nous, Africains. 

Mettre en place des politiques au niveau des pays pour pouvoir accroître l’appétence aux technologies, l’appétence aux STEM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques) et l’appétence à l’intelligence artificielle, mais ne pas ériger des barrières pour que les cerveaux ne partent pas. 

Aujourd’hui, lorsque vous êtes jeune ingénieur et que vous êtes brillant, vous avez tous les grands laboratoires du monde qui vous cherchent. Pour l’Afrique, c’est bien d’avoir des Africains en Chine, aux États-Unis, en Inde, en Russie ou partout ailleurs. La seule chose, c’est qu’il faut une certaine solidarité pour que ceux qui partent et qui sont brillants pensent à redonner à leur pays, pensent à redonner à leur jeunesse, même via des cours et des formations sur ce qu’ils ont pris ailleurs. 

Pour moi, il ne faut pas une stratégie qui va barricader l’Afrique. Aujourd’hui, la technologie est partout, l’intelligence est partout, et le développement doit aussi être partout. » 

Axe 3. RDC : de la stratégie nationale à l’exécution 

NUMERICO.CD : La RDC élabore sa stratégie nationale d’intelligence artificielle. Quelles devraient être, concrètement, ses priorités pour que ce document ne reste pas un texte d’orientation, mais devienne un instrument de transformation de l’économie et de l’administration congolaises ? 

Freddy MPINDA : S’agissant de la RDC, effectivement, la RDC vient de finaliser sa stratégie nationale d’intelligence artificielle, elle est en train de la préparer pour la promulguer. 

Donc, disons que pour la RDC, c’est un double challenge : il ne suffit pas d’avoir une stratégie, il ne suffit pas d’avoir un texte ; ce qui importe le plus, c’est l’exécution du texte, l’implémentation du texte. Et moi, comme toujours, je pense que la RDC a à gagner en ayant à la fois une démarche double : 

D’un côté, mettre en place le plus rapidement possible des expériences pilotes qui consistent à faire des implémentations de l’intelligence artificielle dans l’éducation, la santé, la sécurité. 

En parallèle, avoir une stratégie « papier » qui va répondre à tous les enjeux du pays, mais qui doit se nourrir des retours d’expérience des projets pilotes. 

Il faut donc aller sur des projets pilotes et des implémentations pilotes qui vont après conforter notre stratégie. De toutes les façons, les problèmes auxquels nous sommes confrontés en RDC sont connus : nous avons des problèmes de sécurité, d’énergie, d’alimentation, d’éducation et de santé. 

Pour chaque secteur et pour chaque problème, nous pouvons voir comment une expérience pilote basée sur l’intelligence artificielle peut venir nous optimiser les solutions que nous voulons mettre en place. 

Démarche double, donc, mais disons que la RDC est sur la bonne voie. 

NUMERICO.CD : Au-delà du texte, l’enjeu sera l’exécution : infrastructures numériques et énergétiques, données, formation, financement, recherche, du cadre réglementaire, adoption par l’État et les entreprises. Quel modèle de gouvernance et quelles premières réalisations concrètes permettraient de dire, d’ici deux ou trois ans, que la RDC est réellement entrée dans l’ère de l’IA ? 

Freddy MPINDA : Effectivement, l’enjeu principal de la RDC, ce serait l’exécution. C’est-à-dire tout ce qui a été réfléchi, élaboré et gravé dans la stratégie nationale n’a de sens que si c’est mis en exécution. 

Effectivement, on ne pourra pas tout mettre en exécution. D’ailleurs, nous pouvons déjà souligner le fait qu’aujourd’hui, la ministre d’État en charge de l’Éducation nationale a déjà commencé des implémentations et des utilisations de l’intelligence artificielle au niveau du pays. 

Cela devrait continuer : 

Dans le domaine de la santé, parce que c’est un domaine important et que beaucoup d’effets positifs de l’IA sont attendus dans ce secteur. 

Vers l’agriculture

Vers l’énergie et la sécurité

Globalement, il faut maintenant passer à l’exécution. 

Alors, quoi exécuter ? Parce que c’est ça aussi la difficulté : 

La collecte des données pays : Nous devons d’abord commencer par la base. Essayons de mettre en place une stratégie de collecte, de conservation et de traitement des données. Ça, c’est la priorité. 

La puissance de calcul : La deuxième priorité de la fondation, c’est de se doter de puissance de calcul. Et ça, ça peut passer par l’installation de puissances de calcul dans les universités pour commencer : à Lubumbashi, à Kisangani, à Kinshasa, à Goma, à Bukavu, et ainsi de suite. L’écosystème de l’intelligence artificielle irait auprès de ces établissements universitaires pour pouvoir bénéficier de cette puissance de calcul. 

L’énergie : Lorsque nous aurons installé cela, nous devrons toujours penser à l’énergie, faire en sorte que nous ayons suffisamment d’énergie pour pouvoir faire développer tout ça. 

Nous sommes sur la bonne voie en termes de stratégie, mais maintenant il faut également une stratégie d’exécution, et ça passe par des projets pilotes dans les secteurs les plus criants de notre pays. » 

Bonus : question d’actualité  

NUMERICO.CD : Comme nous, vous avez suivi les infos. L’actualité mondiale est marquée par les cris d’alertes des principaux leaders américains du secteur de l’IA notamment Jacob Coxon, spécialiste du pré-entrainement des modèles d’IA qui déclarait à son tour : « Aucune des deux entreprises n’agit de manière responsable. Elles foncent tout droit vers une superintelligence capable de s’améliorer elle-même et jouent avec nos vies ». Êtes-vous de son avis ? Pourquoi ? 

Freddy MPINDA : Ma réponse est simple : depuis un moment, on a des messages alarmistes sur l’intelligence artificielle. Bon, notamment OpenAI avec cette expérience qu’il y a eu pendant l’été avec soi-disant des agents IA qui ont permis qu’ils puissent s’échapper d’un environnement de test, qui sont allés attaquer la start-up française. 

Donc, disons que : Cette mauvaise expérience n’aurait pas dû avoir lieu parce que cet environnement de test n’aurait pas dû être connecté à Internet. C’est parce qu’il y avait une connexion Internet qu’on s’est retrouvé sur Internet et qu’ils sont allés attaquer la start-up française. 

Globalement, ma position est simple : aujourd’hui, il y a beaucoup d’alertes, mais il y a même des pourcentages et des probabilités qui sont donnés, notamment par Sam Altman, le PDG d’OpenAI, disant qu’il y a 10 % de chances que dans les 10 ans l’humanité soit anéantie. Restons raisonnables, tout ça ne repose sur aucune donnée ou aucun facteur scientifique démontré. 

Le moment venu, si on nous démontre que scientifiquement ces probabilités et ces pourcentages existent, on regardera. Mais pour le moment, gardons raison, ne paniquons pas plus. Nous savons tous que derrière tout ça, il y a aussi des stratégies purement économiques, d’introduction en bourse, de captation d’actifs, et ainsi de suite. 

Donc pour nous, il n’y a pas matière à paniquer. Il faut continuer à imaginer une intelligence artificielle au service de l’homme, au service de la résolution des grands maux de la planète, plutôt que de chercher une intelligence artificielle qui sera la plus forte pour tuer ou détruire l’autre. 

Pour le moment, nous ne sommes pas alarmés par tout ça, nous observons. Mais nous restons vigilants parce que, quelque part, on a besoin de plus d’éthique lorsque l’on commence à manipuler des robots ou des agents IA. On a quand même besoin que l’éthique persiste. » 

NUMERICO.CD : Si vous deviez identifier aujourd’hui trois investissements que la RDC ne peut absolument pas manquer dans l’IA au cours des cinq prochaines années, lesquels seraient-ils, et pourquoi ? 

Freddy MPINDA : Première position : la formation. Nous n’avons pas assez de jeunes formés à cette révolution, à cette nouvelle technologie. Donc pour moi, la première chose, c’est la formation. La formation passe par des cours au sein des établissements universitaires et supérieurs : il faut qu’il y ait de plus en plus de chaires d’intelligence artificielle, à l’ISTA, à l’UNIKIN, à l’ISIPA, partout. Il faut qu’on enseigne l’intelligence artificielle. Que nous ayons également des formations professionnelles : des gens qui aujourd’hui peuvent apprendre comment être ceux qui vont exercer les différents modèles, ceux qui vont faire cela. Donc formation, formation, formation : première priorité. 

Deuxième priorité : la mise en place des données pays. Nous devons impérativement avoir une stratégie de données : de collecte, de conservation et de traitement des données pays. Sans la donnée, il n’y a point d’intelligence artificielle. 

Troisième volet : une vision économique de l’intelligence artificielle. Nous avons cinq secteurs qui sont les secteurs prioritaires de développement du pays : l’intelligence artificielle doit venir en support pour optimiser ces secteurs – le secteur de la sécurité, le secteur de l’énergie, le secteur de l’alimentation, le secteur de l’éducation et le secteur de la santé. 

L’intelligence artificielle n’aura de sens dans notre pays que si elle est vue comme étant une opportunité. Donc, un regard insistant sur la chaîne de valeur de l’intelligence artificielle, mais surtout l’expérimentation dans les cinq piliers, les cinq secteurs où le pays attend faire un bond en avant. 

Entretien réalisé par Hervé PEDRO NUMERICO.CD – Septembre 2026

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