Dans un contexte marqué par une digitalisation progressive mais encore dominée par l’usage du cash, la transformation des paiements en République Démocratique du Congo soulève des enjeux majeurs liés à l’infrastructure, à la sécurité et à la confiance. Dans ce contexte, Mme Sophie Kafuti, responsable Visa en RDC, a accordé une interview exclusive, ce mercredi 22 Avril 2026, à NUMERICO.CD.
NUMERICO.CD : Visa se positionne comme un partenaire de long terme en RDC. Quelle est votre vision pour accélérer la transformation digitale des paiements dans le pays et en Afrique subsaharienne ?
Sophie Kafuti : « La vision de Visa en RDC repose sur une conviction forte : la transformation digitale des paiements ne peut être ni importée, ni imposée. Elle doit être co-construite, à partir des réalités, des règlementations ainsi que des expertises locales, tout en s’appuyant sur des standards internationaux.
En RDC comme plus largement en Afrique subsaharienne, il existe un paradoxe très clair : une population jeune, connectée, de plus en plus digitalisée… mais encore massivement dépendante du cash.
Accélérer la transformation des paiements, c’est avant tout réconcilier ces deux réalités. Pour y parvenir, nous travaillons sur trois axes.
Le premier est l’infrastructure, une responsabilité collective : rendre les paiements digitaux aussi rapides que les espèces, fiables, interopérables et accessibles, quels que soient les canaux bancaire, mobile ou ecommerce. Une plus grande pénétration internet ainsi qu’en électricité est requise.
Le deuxième axe est la confiance. Aucun changement d’usage ne se fait sans sécurité, sans protection contre la fraude et sans clarté réglementaire. C’est là que la conformité joue un rôle central.
Enfin, le troisième levier est l’écosystème. La transformation ne peut réussir que si banques, fintechs, commerçants, régulateurs et consommateurs avancent ensemble. C’est dans cet esprit que Visa se positionne comme un partenaire de long terme, au service d’une croissance durable et inclusive.
NUMERICO.CD : Face à la montée des fraudes numériques, des cryptorisques et des “money mules”, comment Visa adapte-t-elle ses solutions pour sécuriser l’écosystème des paiements locaux ?
Sophie Kafuti : La montée de ces risques est une réalité mondiale, mais elle prend en Afrique des formes très spécifiques. Les fraudes numériques ne se limitent plus à des attaques isolées : elles reposent sur des réseaux structurés, souvent transfrontaliers, et exploitent les failles humaines autant que technologiques.
Face à cela, Visa a adopté une approche globale, collaborative et évolutive. Nous ne parlons pas d’une seule solution, mais d’un cadre de gestion des risques intégré à l’ensemble du cycle de paiement dans l’écosystème.
Concrètement, cela signifie renforcer la détection en amont, surveiller les comportements anormaux en temps quasi réel, et intervenir plus rapidement lorsque des signaux faibles apparaissent qu’il s’agisse de schémas typiques de mules financières, de transactions fractionnées ou de liens avec des activités à risque.
Mais la technologie seule ne suffit pas. Nous accordons une importance majeure à l’accompagnement des banques et partenaires locaux, afin qu’ils adaptent leurs propres dispositifs à l’évolution rapide des menaces.
Sécuriser l’écosystème, c’est protéger les institutions, mais aussi les consommateurs et la crédibilité du système financier dans son ensemble.
NUMERICO.CD : Les données et l’intelligence artificielle sont au cœur de la conformité moderne, comment Visa exploite-t-elle ces technologies pour améliorer la détection des transactions à risque ?
Sophie Kafuti : Aujourd’hui, la conformité ne peut plus reposer uniquement sur des règles statiques ou des contrôles manuels. Les volumes, la vitesse et la complexité des transactions exigent une approche dynamique fondée sur une combinaison autour de la collaboration, de la donnée, de l’intelligence artificielle et plusieurs autres systèmes.
Chez Visa, nous exploitons les capacités analytiques du réseau pour analyser les comportements de paiement à grande échelle, détecter des anomalies et identifier des schémas inhabituels qui seraient invisibles à l’œil humain. L’intelligence artificielle et l’analyse comportementale permettent notamment de :
- Comparer une transaction à des millions d’opérations similaires ;
- Détecter des ruptures soudaines dans les habitudes d’un utilisateur ou d’un commerçant par rapport à la zone géographique ;
- Affiner en continu les modèles de détection à partir de nouveaux signaux.
L’objectif n’est pas de bloquer l’activité économique, mais au contraire de sécuriser les flux légitimes tout en isolant rapidement les comportements à risque. C’est cette capacité à concilier sécurité et fluidité qui définit, selon nous, la conformité moderne.
NUMERICO.CD : Dans un marché comme la RDC, où l’inclusion financière reste un enjeu majeur, en quoi une conformité robuste peut-elle devenir un catalyseur du e-commerce et des services financiers digitaux ?
Sophie Kafuti : On oppose souvent inclusion financière et conformité, alors qu’en réalité, l’une ne peut pas durablement exister sans l’autre.
Une conformité robuste crée d’abord un cadre de confiance, condition incontournable pour des relations financières durables. Pour les consommateurs, cela signifie des paiements plus sûrs. Pour les commerçants, des transactions plus fiables. Pour les banques et les investisseurs, un environnement plus prévisible.
En RDC, où le ecommerce et les services digitaux sont encore à un stade de structuration, cette confiance est un prérequis essentiel. Sans elle, les usages stagnent et les investissements tardent.
À l’inverse, lorsque la conformité est bien conçue, adaptée aux réalités locales, proportionnée et fondée sur les risques elle devient un accélérateur. Elle permet d’élargir l’accès aux paiements digitaux, de formaliser davantage les activités économiques et de connecter les acteurs locaux aux marchés régionaux et internationaux.
C’est pourquoi nous sommes profondément convaincus que la conformité n’est pas un frein à l’inclusion, mais l’une de ses conditions de succès les plus durables.
Intervieweur : Jonas TSHIPADI, Journaliste tech
Supervision : Hervé PEDRO, Éditeur
NUMERICO.CD
