Comment un an à Nairobi m’a appris qu’une économie numérique commence dans la tête, pas dans le téléphone.
Le choc culturel d’un Congolais habitué au cash
Originaire de Kinshasa, où le cash reste roi, près de 98 % des dépenses de consommation s’effectuent encore en espèces, selon Sophie Kafuti, Directrice Générale de Visa RDC.
J’étais au début un peu désorienté. Chez nous, payer en liquide rassure, facilite et donne l’impression de garder le contrôle. À Nairobi, au contraire, sortir un billet semble presque anormal.
Le jour de mon arrivée, j’ai été chaleureusement accueilli par une amie et collègue qui avait gentiment accepté de m’héberger chez elle avec sa famille pendant toute la durée de ma mission. À peine installé, elle me dit :
« Ici, la première chose à faire, c’est d’obtenir une carte SIM locale et d’activer ton compte de paiement mobile ».
Sur le moment, je ne comprenais pas très bien ce qu’elle voulait dire. Mais je l’ai fait, par curiosité. En quelques minutes, avec mon passeport, ma ligne Safaricom était activée, j’avais du data pour la semaine, et j’ai pu transférer de l’argent directement depuis mon compte bancaire vers mon portefeuille numérique. Tout était instantané.
C’est en arrivant au bureau le lendemain que j’ai vraiment compris ce qu’elle voulait dire. Le chauffeur Uber que j’ai pris le matin, le café du coin pour le coffee break, les petits restaurants autour, partout, je voyais le même slogan affiché : « Lipa na M-Pesa » (Paye via mobile money). Ici, le paiement numérique ne se limite pas à une option technologique : il fait partie intégrante de la culture kenyane.
Nairobi, un laboratoire du cashless
Le Kenya est un pays fascinant à observer sur le plan numérique. Le système d’argent mobile n’est pas juste une application : c’est une institution. Il relie la grande entreprise au petit commerçant, le fonctionnaire au vendeur de rue.
Aujourd’hui, plus de 45 millions de Kényans, soit près de 87% de la population adulte, utilisent régulièrement un service de paiement mobile. Ce niveau d’adoption place le pays parmi les pionniers mondiaux de la finance numérique inclusive. (Source : Communications Authority of Kenya, 2025)
Les salaires, les factures, les frais scolaires, tout se paie en quelques secondes, sans billet, sans file d’attente. Dans les marchés, j’ai vu des femmes vendre des fruits en recevant leurs paiements par téléphone. Dans les bus, les chauffeurs n’ont plus de monnaie : ils scannent un QR code. Ce système crée une économie fluide, traçable et surtout inclusive, où même les plus modestes participent à la transformation numérique.
À Nairobi, même les églises affichent leur numéro M-Pesa pour les offrandes. La digitalisation est entrée jusque dans la foi quotidienne.
Le paiement numérique jusque dans les champs : ma découverte à la ferme de Kintegera
Quelques semaines plus tard, j’ai eu la chance de visiter la ferme d’un couple d’amis installée à environ deux heures de route de Nairobi, dans la région de Kintegera, après la cité de Ngong. Ce jour-là, c’était la récolte des oignons, ma toute première expérience, moi le Kinois, dans une vraie ferme. J’étais excité comme un petit garçon, curieux de tout observer.
Autour de nous, plusieurs jeunes femmes du village voisin travaillaient comme journalières pour aider à la récolte. À la fin de la journée, j’ai assisté à une scène qui m’a profondément marqué : toutes ont été payées directement via leur téléphone. Pas de cash, pas de cahier de compte, juste un message de confirmation.
Dans cette ferme, toutes les transactions passent par le paiement mobile. L’application USSD fonctionne parfaitement même dans cette zone rurale. Les semences sont achetées par téléphone, payées via argent mobile, et livrées par boda boda (motards de livraison). À leur tour, les oignons récoltés sont vendus à des restaurants et à des particuliers de Nairobi, avec paiement digital grâce à un numéro commerçant (Till Number). La comptabilité de la ferme est suivie en temps réel, avec calcul du retour sur investissement et des marges.
Ce jour-là, j’ai mesuré à quel point le paiement numérique a transformé la vie économique, jusque dans les villages les plus éloignés. C’est bien plus qu’un service de transfert : c’est devenu le cœur battant de la microéconomie kenyane.
La chaleur humaine des Kenyans
Mais au-delà de la technologie, ce qui m’a le plus marqué à Nairobi, c’est la chaleur humaine. Chaque fois que je disais que je venais du Congo – Kinshasa, le visage de mon interlocuteur s’illuminait.
Les Kenyans adorent la musique congolaise, qu’ils écoutent généralement dans les cafés ou les taxis. Souvent, dans les Uber, la conversation dérivait vers la rumba, et les débats passionnés ne manquaient pas :
« Moi, j’aime Ferré Gola, il fait la vraie rumba congolaise ! », m’a confié un chauffeur avec un sourire complice. « Fally est moderne, mais Ferré… c’est la tradition ! ».
Ces échanges simples, chaleureux et sincères m’ont rappelé que la culture reste le meilleur ambassadeur entre les peuples.
Ce que la RDC peut apprendre
En observant Nairobi, je me disais souvent : « Et si Kinshasa devenait comme ça ? »
Le Kenya compte aujourd’hui plus de 68 millions de connexions mobiles actives pour une population d’environ 56 millions d’habitants, une pénétration supérieure à 120%. Ce dynamisme démontre qu’une infrastructure mobile robuste peut transformer profondément les usages économiques et sociaux. (Source : DataReportal, Digital 2025 – Kenya)
Nous avons déjà les outils : M-Pesa, Orange Money, Airtel Money, Visa Pay, plusieurs banques numériques, mais il nous manque encore trois choses essentielles :
- La confiance : beaucoup de Congolais craignent de perdre leur argent dans le système.
- L’éducation financière : savoir utiliser les outils numériques en toute sécurité.
- La volonté politique : il faut des lois et une stratégie claire pour encourager les paiements digitaux et réduire la dépendance au cash.
Si le Kenya a réussi à bâtir une économie presque sans argent liquide, c’est parce que l’écosystème tout entier, banques, télécoms, État, citoyens , y a cru ensemble.
Laurent K. Mavinga, spécialiste en évaluation environnementale et sociale basé à Kinshasa, qui voyage fréquemment dans les pays de la Communauté d’Afrique de l’Est, a partagé cette réflexion sur son compte X :
« En RDC, le potentiel d’inclusion par la finance numérique est certes immense, voire inexploré. Cependant, le modèle économique des opérateurs, fondé sur une double friction tarifaire, à l’envoi et au retrait, érige une barrière socio-économique. Cette pratique freine l’appropriation de ces outils par les usagers et limite leur intégration dans les pratiques économiques locales, entravant une véritable démocratisation financière ».
Une leçon de transformation et d’espoir
Vivre un an à Nairobi sans jamais utiliser de cash m’a appris que la transformation numérique n’est pas d’abord une affaire de technologie, mais de culture et d’habitude. Changer nos comportements, c’est changer notre économie.
En quittant le Kenya, j’ai compris que le futur du paiement et plus largement, du développement économique ne viendra pas d’une application miracle, mais d’une évolution collective des mentalités.
Et si, demain, dans les rues de Matadi ou de Kinshasa, un chauffeur de taxi me disait : « On ne prend plus le cash, Monsieur, seulement paiement numérique. » Alors je saurais que la transformation a enfin commencé.
Car au fond, ce n’est pas la technologie qui change un pays, mais la manière dont son peuple l’adopte.
Ikele Likwango
