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Stratégies technologiques : Décision, gouvernance et innovation technologique à l’ère du numérique (Itw exclusive avec Ikele Likwango)

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Last updated: 2026/06/25 at 4:52 PM
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À l’heure où la transformation numérique s’impose comme un levier stratégique pour le développement des États, les questions de gouvernance, de résilience des systèmes d’information et de souveraineté numérique occupent une place centrale. Dans ce contexte, M. Ikele Likwango, expert en gouvernance des systèmes d’informationa, a accordé une interview exclusive ce mardi 23 juin 2026, à NUMERICO.CD, à l’occasion de la parution de son ouvrage « Stratégies technologiques : Décision, gouvernance et innovation technologique à l’ère du numérique.»

NUMERICO.CD : Votre ouvrage insiste sur la nécessité de concevoir des systèmes technologiques résilients dans des environnements contraints comme ceux de la RDC. Concrètement, quelles décisions stratégiques les institutions publiques congolaises devraient-elles prendre dès aujourd’hui pour intégrer cette logique de résilience numérique ?

Ikele Likwango : c’est une question qui touche au cœur de ce que j’appelle dans le livre – la gouvernance contextuelle. La résilience numérique dans un environnement comme la RDC ne se construit pas en copiant les architectures conçues pour des contextes où l’électricité, la connectivité et les budgets sont stables. Elle se construit en partant des contraintes elles-mêmes comme données de conception. Concrètement, trois décisions stratégiques me semblent prioritaires pour les institutions publiques congolaises.

  1. Adopter une architecture offline-first : la plupart de nos systèmes sont conçus pour fonctionner en supposant une connexion permanente, or, dans beaucoup de provinces, la connectivité est intermittente. Une institution publique résiliente doit pouvoir continuer à fonctionner, collecter des données, enregistrer des transactions, produire des documents même sans connexion, et synchroniser ensuite. C’est un choix d’architecture, pas un luxe.
  2. Investir dans la redondance énergétique avant les logiciels : On voit trop souvent des institutions qui déploient des systèmes sophistiqués, puis qui perdent des données parce que l’alimentation est instable. La résilience commence par l’infrastructure physique. Les données critiques doivent exister en copie locale, dans l’institution, pas uniquement dans un data center à Kinshasa ou à Lubumbashi.
  3. Ancrer la gouvernance des données dans le droit national : la RDC dispose aujourd’hui d’un cadre réglementaire sur les données personnelles «le Code du Numérique». Les institutions publiques doivent impérativement aligner leurs systèmes sur ce cadre, non pas comme contrainte bureaucratique, mais comme fondement de la souveraineté numérique du pays. Un système qui dépend entièrement de serveurs hébergés à l’étranger, sous juridictions étrangères, n’est pas un système résilient c’est un système vulnérable.

Ce que je dis à mes étudiants de Master, et ce que je répète dans ce livre, c’est que la résilience n’est pas un supplément d’âme qu’on ajoute à la fin d’un projet IT. C’est une exigence de conception, dès la première ligne du cahier des charges.

NUMERICO.CD : vous établissez un pont entre les grands référentiels internationaux de gouvernance IT et les réalités africaines. Selon vous, quels sont les principaux écarts entre ces standards et leur application sur le terrain, et comment les décideurs peuvent-ils les adapter sans compromettre l’efficacité des systèmes ?

Ikele Likwango : c’est peut-être la tension la plus importante que ce livre essaie de résoudre. Et pour y répondre honnêtement, il faut d’abord reconnaître que ces référentiels : COBIT, ITIL, TOGAF, ISO 27001 sont des œuvres remarquables. Ils capitalisent des décennies d’expérience organisationnelle. Le problème n’est pas leur qualité intrinsèque. Le problème est dans leur contexte d’origine.
Ces frameworks ont été conçus pour des organisations qui disposent de départements IT structurés, de budgets pluriannuels prévisibles, de marchés de compétences matures et d’une infrastructure stable. Quand on les applique tels quels dans une administration provinciale congolaise, on crée immédiatement trois types d’écarts.

Écart capacitaire COBIT, Écart financier, Écart culturel et institutionnel, ces frameworks présupposent un certain rapport à la documentation, à la traçabilité, à la séparation des fonctions. Ces pratiques ne sont pas universellement partagées non pas par manque de compétence, mais parce que les structures organisationnelles et les dynamiques institutionnelles locales fonctionnent différemment. Le résultat le plus dangereux est ce que j’appelle le gap d’implémentation silencieux : l’institution produit les documents requis, crée le comité demandé et le système réel continue de fonctionner selon des logiques informelles parallèles.

Pour combler ces écarts, je propose dans le livre une approche en trois temps : prioriser identifier les 8 à 12 processus COBIT qui correspondent aux risques réels, pas à l’exhaustivité du référentiel ; simplifier adapter les exigences à la capacité réelle de l’organisation ; et ancrer intégrer des éléments proprement africains, y compris les réseaux de confiance informels qui font réellement fonctionner les institutions. J’appelle cette démarche l’adaptation par extraction sélective.
Ce n’est pas du relativisme. C’est de l’ingénierie organisationnelle appliquée à un contexte réel.

NUMERICO.CD : dans votre ouvrage, vous accordez une place importante au leadership et à la gouvernance dans la réussite des projets numériques. Quel rôle les dirigeants des institutions publiques et privées doivent-ils jouer pour instaurer une véritable culture de la transformation numérique et de la gestion des risques ?

Ikele Likwango : c’est la question qui me tient le plus à cœur, parce qu’elle touche à quelque chose que les techniciens négligent systématiquement : les projets numériques échouent rarement pour des raisons techniques. Ils échouent pour des raisons de gouvernance et de leadership.

Dans mon expérience, on rencontre deux types de dirigeants face à la transformation numérique : «Le dirigeant-signataire», c’est le profil le plus fréquent : il approuve le projet, ouvre les cérémonies de lancement, et délègue tout le reste. Ce profil produit des systèmes orphelins déployés, mais jamais appropriés.

«Le dirigeant-architecte» Il comprend que la transformation numérique est d’abord une transformation organisationnelle. Il pose des questions sur les processus avant de parler de logiciels. Il protège les équipes IT des pressions politiques à court terme. Et il accepte que la valeur d’un investissement numérique se mesure sur 3 à 5 ans, pas sur 6 mois.

Concrètement, ce que je recommande aux institutions congolaises dès aujourd’hui : institutionnaliser le rôle de DSI Directeur des Systèmes d’Information avec autorité budgétaire directe et accès au Comité de direction. Tant que l’IT est une direction de support sans pouvoir décisionnel, aucune transformation sérieuse n’est possible. Le SDN 2026-2030 que le Ministère des Affaires Étrangères vient de lancer aura besoin exactement de ce profil pour ne pas rester un document de communication.

NUMERICO.CD : À l’heure où l’intelligence artificielle, le cloud et la cybersécurité redéfinissent les priorités technologiques, quelles compétences et quelles capacités la RDC devrait-elle développer en priorité afin de garantir sa souveraineté numérique et la pérennité de ses infrastructures critiques ?

Ikele Likwango : avant de répondre, je souhaite préciser un choix éditorial : dans cette première édition, j’ai délibérément choisi de ne pas traiter l’intelligence artificielle. Non pas par omission, mais parce que cette première édition pose les bases fondamentales sans lesquelles on ne peut pas parler d’IA de façon sérieuse. L’IA reviendra dans la seconde édition, sur des fondations solides.

Cela dit, la souveraineté numérique est un concept que l’on cite souvent comme slogan et que l’on opérationnalise rarement. Permettez-moi d’être précis sur ce que cela signifie pour la RDC.

Souveraineté ne signifie pas autarcie technologique. La RDC n’a pas vocation à fabriquer ses propres puces ou à développer son propre système d’exploitation. Souveraineté signifie capacité de décision : savoir ce que vous achetez, à qui vous confiez vos données, quelles dépendances vous acceptez et lesquelles vous refusez. Dans cette optique, trois capacités me semblent prioritaires.

  1. La maîtrise de l’architecture des systèmes : Pas le code, pas l’infrastructure l’architecture. Des profils capables de lire un schéma technique, d’évaluer une proposition de cloud, de comprendre ce que signifie une clause de localisation des données dans un contrat avec un éditeur international. C’est aujourd’hui le profil le plus rare et le plus stratégique.
  2. La cybersécurité opérationnelle : Pas seulement la politique de sécurité la détection d’incidents, la réponse, la forensique de base. La campagne Dangerous Savanna, que j’analyse dans l’ouvrage, a ciblé des institutions africaines précisément parce que cette capacité opérationnelle fait défaut.
  3. La gouvernance des données publiques : L’IA n’est utile que si les données sur lesquelles elle repose sont fiables, structurées et contrôlées. Avant d’investir dans des modèles d’intelligence artificielle, la RDC doit investir dans des politiques de qualité des données, des registres nationaux fiables, et des cadres juridiques sur la propriété des données publiques.

Le cloud et l’IA sont des outils. La souveraineté, c’est savoir les utiliser sans en devenir dépendant.

Intervieweur : Jonas TSHIPADI, Journaliste tech

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